Monkeypoxvirus

De quoi parlons-nous ? Quand l’infection par le virus Monkeypox se traduit malencontreusement en variole en français.

[What are we talking about? When Monkeypox virus infection inadvertently results in smallpox in French]

Jean-Nicolas Tournier 1,2,3

1 Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA), Département microbiologie et maladies infectieuses ; 1 place Général Valérie André, 91220 Brétigny sur Orge, France.

2 Institut Pasteur, Innovative vaccine laboratory ; 28 rue du Dr Roux, 75015 Paris, France

3 École du Val-de-Grâce, 1 place Alphonse Laveran, 75005 Paris, France.

Courriel : jean-nicolas.tournier(at)intradef.gouv.fr

[Article à paraître dans Virologie, journal officiel de la Société française de virologie]

Comme à chaque émergence nous sommes replongés dans une atmosphère nébuleuse dans laquelle des mots nouveaux sont rapidement créés pour décrire le monde qui nous entoure. La description du monde est une des premières fonctions du langage, notre perception évoluant, notre langue aussi. C’est pourquoi chaque année, des mots nouveaux entrent dans le lexique de nos dictionnaires, alors que d’autres s’effacent.

Il suffit de revenir un peu en arrière en 2020 quand les pneumopathies au nouveau SARS-Coronavirus venu de Chine avaient été rapidement baptisées par l’OMS COVID-19 pour COronaVIrus Disease- 19 (pour 2019, l’année de l’émergence). La précipitation à trouver un nom facilement prononçable dans toutes les langues, sans connotation d’origine, plonge ses racines dans la nécessité d’éviter la stigmatisation inutile de population ou d’ethnie, car comme nous le rappelle Charles Nicolle face à l’infection « nous sommes tous frères » [1]. La plus mémorable erreur de dénomination remonte à l’épidémie de grippe « espagnole » de 1918, qui comme tout le monde le sait n’a rien d’espagnol, puisque le premier cas a été identifié à Camp Fuston dans le Kansas [2]. L’Espagne était à l’époque un pays non-belligérant disposant d’une presse non soumise à la censure qui fut la première à relater l’épidémie. Cela n’empêcha pas le virus de traverser toutes les frontières et d’enjamber les no-man’s land des tranchées pour ravager également les troupes des deux camps. A l’inverse, le hantavirus ayant provoqué en 1993 plusieurs syndromes pulmonaires mortels dans le sud-ouest des Etats-Unis, initialement nommé Muerto Canyon virus, le lieu de la réserve indienne Navajo où il était apparu, a été rebaptisé Sin Nombre virus à la demande des populations locales qui se sentaient stigmatisées.

Le français étant une langue complexe disposant de deux genres, contrairement à l’anglais, le COVID-19 a immédiatement posé un problème majeur : fallait-il parler du COVID-19 ou de la COVID-19 ? L’usage semblait incliner vers le masculin, mais un oukase académique décida de l’inverse du fait que « disease » se traduisait en « maladie » mot de genre féminin en français. Cette décision vint nous rappeler que seule l’Académie française pouvait disposer du bon usage de notre langue de manière « et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » comme cela est inscrit dans l’article 24 de ses statuts. Alors, doit-on dire le COVID-19 ou la COVID-19 ? La coutume étant que l’usage fait la règle, il semblerait que deux ans après son émergence l’usage du masculin l’ait massivement emporté. Le dictionnaire de l’Académie ne progressant qu’à pas feutrés, il est probable que le COVID-19, petite bizarrerie lexicale d’un nom de maladie accolé à un chiffre fasse son entrée sous le genre masculin dans sa future 10e édition.

Une des difficultés dans le champ lexical des sciences est que l’anglais s’étant imposé comme la langue de communication, un flux de mots anglais a débarqué sans traduction. Au total, le lexique scientifique se trouve perclus d’anglicisme. Le problème du nom de la maladie réglé, les difficultés de la stigmatisation revinrent par la fenêtre avec l’apparition des variants [3]. Immédiatement fleurirent des variants anglais, sud-africains, brésiliens et indiens avant que la nomenclature ne se normalise en variants alpha, béta, gamma, delta, puis omicron.

Toutefois, les scientifiques ne sont pas les seuls en cause dans la création de ce nouveau verbiage affublé du surnom de « globish ». Les médias de masse jouent aussi un rôle majeur, car en absence de mot, un néologisme est immédiatement créé. Un exemple le plus paradigmatique fut l’entrée brutale de « l’anthrax » dans la langue de Molière à l’automne 2001 supplantant le trop franchouillard « maladie du charbon ». La maladie du charbon liée à Bacillus anthracis, cette vieille zoonose rappelant les travaux de Louis Pasteur, produit dans sa forme cutanée des croûtes de couleur anthracite à l’origine du nom de « charbon ». Malheureusement, les anglo-saxons dans leur goût ancestral pour les langues classiques avaient retenu la racine grecque anthracos pour forger l’anglais « anthrax » désignant cette maladie. En 2001 avec les premiers attentats bioterroristes sur le sol américain à base de spore de bacille du charbon, l’anthrax a fuité massivement et immédiatement du lexique des médias américains aux chaines de télévision françaises pour aboutir dans le langage courant et finir par désigner la maladie du charbon. Toutefois, la confusion reste grande en français, car l’anthrax désignait avant 2001 dans le langage médical la staphylococcie maligne. Ainsi, le dictionnaire de l’Académie française précise toujours comme définition pour l’anthrax : « Tuméfaction inflammatoire causée par les staphylocoques ou les streptocoques affectant le tissu cellulaire sous-cutané et les glandes sébacées. » Aussi, il arrive assez irrégulièrement au centre national de référence charbon, des prélèvements de staphylococcie pour demande de confirmation diagnostic, preuve que les mots ont encore un sens, mais que celui-ci peut être trompeur.

La dernière émergence en date est l’épidémie à l’épicentre européen d’infection à Monkeypoxvirus (MKPXV) depuis début mai 2022 [4]. Il se trouve que le MKPXV est un cousin lointain du virus de la variole humaine (VARV) [5]. Comme le mot Monkeypox est assez peu révélateur de sens pour le commun des français faible connaisseur de la langue de Shakespeare, il a été décidé de traduire dans les médias l’infection par le MKPXV par le néologisme de « variole du singe ».

Cette traduction est malheureuse dans tous les sens du terme. Tout d’abord, elle renvoie à la variole, maladie humaine éradiquée dont les ravages n’ont rien de commun avec la bénignité des infections observées récemment avec le MKPXV (Figure 1).

Figure 1 : Aspects cliniques de la variole (A) ; et de l’infection à virus Monkeypox (B) chez l’homme.

A . B.
A. Jeune fille infectée par la variole en 1973 au Bengladesh – Crédit photographique CDC/James Hicks Public Health Image Library. B. Aspects cliniques de l’infection par Monkeypoxvirus en 2022 en Angleterre – Crédit photographique : UK Health Security Agency.

L’usage d’internet fait qu’une requête sur Google en tapant « variole du singe » a toutes les chances d’aboutir sur une page d’information portant sur la variole humaine. Ces méprises ont été à l’origine d’une panique inutile de nombreux urgentistes confrontés à des lésions vésiculeuses « poxiformes ». Par ailleurs, le MKPXV est lui-même assez mal nommé, car il ne s’agit probablement pas d’un virus de primate qui semble être un hôte accessoire. Le réservoir animal du MKPXV est plus probablement assez large incluant les écureuils africains en particulier le genre Funisciurus et le rat géant de Gambie (Cricetomys gambianus) sans qu’un réservoir précis puisse être déterminé avec précision [6]. La variole humaine liée au VARV est une maladie limitée à l’homme ce qui fut une condition préalable à son éradication définitive par la vaccination [7].

Le VARV et le MKPXV appartiennent au même genre des Orthopoxvirus et à la même famille des Poxviridae mais pour le reste ils n’ont rien à voir dans leur pathogénicité, pas plus que dans leur expression clinique chez l’homme, ni dans leur infectiosité. S’il est nécessaire de traduire l’infection à MKPX pour le quidam, il paraît plus opportun de proposer de la traduire en « orthopoxvirose du singe ».

Il est nécessaire que la communauté scientifique réagisse très vite avant que le terme « variole du singe » ne s’impose de lui-même dicté par les médias, et accepté par la communauté scientifique soit par facilité, soit par résignation.

Cela ne pourra que polluer un peu plus l’image des sciences, et qu’aggraver les difficultés des scientifiques engagés dans un discours de vulgarisation auprès du plus grand nombre.

Références :

1. Nicolle C. Destin des maladies infectieuses. Paris: Félix Alcan; 1934. 301 p.

2. Crosby AW. America’s forgotten pandemic. The influenza of 1918. Cambridge University Press; 1989. 337 p.

3. Callaway E. ‘A bloody mess’: Confusion reigns over naming of new COVID variants. Nature. 15 janv 2021;589(7842):339‑339.

4. Vivancos R, Anderson C, Blomquist P, Balasegaram S, Bell A, Bishop L, et al. Community transmission of monkeypox in the United Kingdom, April to May 2022. Eurosurveillance. 2 juin 2022;27(22):2200422.

5. Oliveira GP, Rodrigues RAL, Lima MT, Drumond BP, Abrahão JS. Poxvirus Host Range Genes and Virus-Host Spectrum: A Critical Review. Viruses. 7 nov 2017;9(11):E331.

6. Falendysz EA, Lopera JG, Doty JB, Nakazawa Y, Crill C, Lorenzsonn F, et al. Characterization of Monkeypox virus infection in African rope squirrels (Funisciurus sp.). PLoS Negl Trop Dis. août 2017;11(8):e0005809.

7. Fenner F, Henderson DA, Arita I, Jezek Z, Ladnyi ID, Organization WH. Smallpox and its eradication [Internet]. World Health Organization; 1988 [cité 31 déc 2021]. Disponible sur: https://apps.who.int/iris/handle/10665/39485